Cet article est co-écrit par Philippe NIEUWBOURG, Julien Soulard et Estelle Riboni-Cordelier
Fin mars, un reportage Envoyé Spécial diffusé sur France Télévision soulignait le gigantisme des centres de données en cours de construction au Texas… et l’opposition d’un certain nombre de citoyens face aux conséquences écologiques et sociales de cette transformation numérique basée sur l’intelligence artificielle[1]. Comme en écho, Oracle licenciait par un simple e-mail envoyé à 6 heures du matin, des milliers de salariés le 2 avril dernier. Va-t-on accepter sans broncher les conséquences humaines et climatiques de ces évolutions ? Ou certains vont-ils se rebeller ? Revivra-t-on ce qui s’était produit lors de la révolution industrielle ? Ou les bénéfices pour certains effaceront-ils la perte d’emploi des autres ? Beaucoup de questions auxquelles chacun va tenter d’apporter sa réponse.
Il y a 200 ans, les luddites se révoltaient contre les métiers à tisser
Au début du XIXe siècle, en Angleterre, des ouvriers du textile se soulèvent contre les métiers à tisser mécaniques. Surnommés luddites – en référence, dit-on, à un certain Ned Ludd, qui aurait brisé deux métiers dans un accès de colère, ces artisans craignent pour leur emploi. Les machines, introduites massivement avec la révolution industrielle, permettent de produire plus, plus vite, et à moindre coût, mais rendent obsolètes des décennies de savoir-faire.
Entre 1811 et 1816, des groupes organisés détruisent des centaines de métiers à tisser dans le centre et le nord de l’Angleterre. Ils agissent la nuit, masqués, et signent leurs actes du nom de General Ludd. Leur révolte, bien que violemment réprimée – pendaisons et déportations se multiplient, marque l’histoire comme le premier grand mouvement de résistance populaire face à une technologie perçue comme une menace sociale[2].
Quelques décennies plus tard, en 1831, c’est à Lyon que gronde une autre révolte emblématique contre les conditions de travail imposées par l’industrialisation : celle des canuts. Ces ouvriers de la soie, souvent payés à la pièce, subissent une misère croissante alors que les fabricants s’enrichissent grâce à la mécanisation et à la baisse des salaires[3]. En novembre 1831, des milliers de canuts se soulèvent, occupant la ville et brandissant la célèbre devise « Vivre en travaillant ou mourir en combattant ». La révolte, réprimée dans le sang par l’armée, révèle l’ampleur des tensions sociales nées de la révolution industrielle. Comme les luddites avant eux, les canuts incarnent la résistance des travailleurs face à un système économique qui les broie, rappelant que le progrès technique ne rime pas toujours avec progrès social.
Leur combat, souvent réduit à une peur irrationnelle du progrès, interroge encore aujourd’hui : comment concilier innovation et justice sociale ?
Plus proche de nous, les ERP ont également réveillé quelques consciences
Lorsque se sont généralisés dans les grandes entreprises les « progiciels de gestion intégrée », les fameux ERP, la même question est apparue, celle des conséquences sur les emplois administratifs. En 1999, une conférence organisée à Paris dans le cadre du salon de l’ERP, posait directement la question : ERP, créateur ou destructeur d’emplois ? Autour de la table, un représentant de la CFDT, des éditeurs de progiciels, mais également un représentant de Colgate chez qui la mise en place de SAP avait été à l’origine d’un mouvement de revendication[4]. La transformation automatique d’un bon de commande en bon de livraison, puis en facture réduisait le nombre d’actions manuelles et donc les besoins en personnel.
En 2026, le passage à la facturation électronique aura de nouveau des conséquences car toute automatisation administrative entraine une réduction des besoins de main d’œuvre.
Aujourd’hui les premiers robots grand public font l’objet de vandalisme
Il suffit de suivre sur Tik-Tok ou Instagram des comptes ou hashtags spécialisés pour découvrir des dizaines de vidéos où l’humain se mesure, de manière bien inégale, aux robots. Les robots de livraison sont particulièrement ciblés[5]. Ils remplaceront en effet peut-être les « riders » employés par les services de livraison rapide. Là encore, l’humain se révolte… parfois. Car ils sont plus nombreux à commander un Uber sans chauffeur ou une livraison de leur restaurant favori, que ceux qui tentent de résister à cette évolution.
L’IA n’est pas toujours équitable. Certains la créent, d’autres en bénéficient, mais d’autres encore sont exploités pour permettre cette « innovation technologique » parfois simplement basée sur des ressources humaines. Le documentaire « Les sacrifiés de l’IA »[6] diffusé en 2024 souligne ces inégalités. En dépendant de l’IA pour survivre, ces populations scient la branche sur laquelle ils sont assis, mais leur dépendance les empêche pour l’instant de se rebeller. Le feront-ils un jour ?
Avez-vous entendu parler de Friend ? Presqu’un bijou que vous portez autour du cou, et qui enregistre et analyse grâce à l’IA tout ce que vous dites et écoutez. Un mouchard total de votre vie… Et le public s’est rebellé. En France et à l’étranger, les affiches publicitaires dans le métro ont été vandalisées[7], et la marque a souffert d’un « bad buzz » mondial. Non, les consommateurs ne sont pas prêts à tout accepter… pour l’instant.
Trouvera-t-on l’équilibre ou la révolution ?
Cette conscience sociale est-elle un épiphénomène, et ne concerne-t-elle que quelques esprits perturbateurs ? Ou la démultiplication des automatismes, et la disparition des emplois corolaires vont-ils réveiller l’Humain ? Va-t-il se laisser remplacer par la machine sans broncher, se laisser faire, ou se révolter ? Ne nous parlez pas de génération ! De plus en plus de jeunes millenials prennent eux-mêmes conscience du poids de la technologie sur leur vie, et organisent des moments non connectés, pour se retrouver ensemble, échanger et lire. Nous rêvons tous d’un équilibre, entre travail intellectuel et automatisation. Certains voient dans le micro-onde, le congélateur ou les plats préparés, la fin d’une époque ; d’autres utilisent ces évolutions pour se libérer du temps. Germain-Leduc, dans son livre cité ci-dessus relativise : « Ces têtes dures ne voient pas une nouvelle machine sans lui vouer une haine de Vandales : c’est de l’ouvrage qu’elle ôte à l’homme. Que ne brisent-ils aussi la charrue, la bêche ?… Tuons le cheval ; le cheval est une machine qui ôte de l’ouvrage à cinq hommes ».
Personne ne détient une réponse définitive à ces questions complexes. Chacun doit se faire son opinion. Une certitude : 2035 sera soit une époque fondamentalement différente où le travail et les loisirs auront été réinventés par l’IA ; soit une phase révolutionnaire où la technologie sera détruite par ceux qui la combattront.
Serez-vous éleveur de chèvres dans un Larzac sans objets connectés ; où client quotidien d’une voiture autonome qui vous emmènera vers vos différentes activités ?
[1] Mary, S., & Orand, A. (Réalisateurs). (2026, mars 26). Data centers : Les cathédrales du numérique [Documentaire]. Redwood Production. https://www.france.tv/france-2/envoye-special/8340105-data-centers-les-cathedrales-du-numerique.html
[2] Sale, K., & Izoard, C. (2023). La révolte luddite : Briseurs de machines à l’ère de l’industrialisation. l’Échappée.
[3] Biagini, C., & Carnino, G. (2010). Les luddites en France : Résistance à l’industrialisation et à l’informatisation. l’Échappée.
[4] https://www.usinenouvelle.com/article/au-secours-l-erp-arrive-dans-mon-entreprise.N105996
[5] https://www.tiktok.com/@pukecastclips/video/7625723136264375573
[6] Poulain, H. (Réalisateur). (2024). Les sacrifiés de l’IA [Documentaire]. StoryCircus. https://www.france.tv/documentaires/documentaires-societe/6888928-les-sacrifies-de-l-ia.html

